Faire la guerre ou ne pas la faire?
Faux dilemmes et vraie morale.

François-René Rideau

http://fare.tunes.org/

Cet article (2003-03-17) a été publié sur la Page Libérale. Pour toute discussion, on pourra utiliser le forum adéquat. Cet article fait suite à mon article « Faire la guerre ou ne pas la faire? Telle n'est pas la question. » Sur la guerre en Irak, lire aussi mon article « Une guerre pour le pétrole irakien? Il faut apprendre à compter avant de dire des bêtises! » et voir les dossiers qu'a consacré à la guerre le Québécois Libre. Enfin, j'ai écrit divers billets sur mon blog: Neither "Yes" Nor "No", But "Mu", N-ieme clarification, Mu c'est mu.


Le débat fait rage, particulièrement entre libéraux, au sujet du conflit annoncé entre les États-Unis et l'Irak. Nombreux sont ceux qui ont pris position, ont jeté des anathèmes les uns sur les autres, se sont mutuellement excommuniés. Ceux qui soutiendraient l'action de Bush seraient complices de l'État, qui dans sa guerre sacrifie et les vies d'innocents et la liberté de tous ceux qui sont forcés d'y participer ou de la subir directement ou indirectement (impôts, lois policières, etc.). Ceux qui militeraient « pour la paix » seraient les alliés objectif de la dictature stalinienne de Saddam et de ses soutiens anti-américains, les marxisto-national-socialistes du monde entier; dans la pratique, la guerre permettrait de libérer les irakiens, et causerait moins de morts et de malheurs que la reconduction du régime criminel de Saddam et de l'embargo onusien.

J'ai déjà exprimé dans un article précédent, « Faire la guerre ou ne pas la faire? Telle n'est pas la question. » ma position de juriste libéral: du strict point de vue du Droit, les deux côtés du conflit sont coupables à divers degrés, et il n'y a pas à prendre parti. Toutefois il n'y a pas que le Droit, dans la vie. Et même, le propos du Droit est très limité. Sa fonction n'est que de dire ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. Il ne saurait dire ce qui est bon et ce qui est mauvais. Il sait donner des impératifs « ne fais pas (ou alors, tu devras réparer après au prix fort) ». Il sait légitimer la violence défensive, par opposition à la violence d'agression. Mais il ne saurait donner des impératifs « fais précisément ceci (plutôt que cela, voire que toute autre chose) ». Décider du bien et du mal est du ressort de la Morale.[1] Voici donc maintenant mon point de vue de moraliste.

Du point de vue moral, il ne fait pas de doute à mes yeux qu'un des deux côtés du conflit est meilleur ou du moins « moins pire » que l'autre. J'ai écrit que le Droit ne choisissait pas entre la grippe et le SIDA. La Morale, elle, sait choisir à chaque instant; il n'est pas de question à laquelle elle ne sache répondre, si on lui demande. Mais non seulement la réponse qu'elle donnera, mais aussi et surtout les questions qu'on lui posera, changeront selon les circonstances individuelles de chaque personne. Aussi, s'il fallait choisir un camp, si demain, on m'obligeait à m'enrôler d'un côté ou de l'autre jusqu'à la fin du conflit, alors je choisirais à coup sûr un côté, et j'ai une bonne idée du quel, selon le dilemme précis proposé.[2] Mais dans la pratique, justement, ce n'est pas le choix qui s'offre à moi. Ce n'est pas selon cette problématique simpliste que se déroule ma vie.

En fin de compte, ce qui importe, ce sont nos actes concrets, et non pas nos opinions théoriques, qui ne sont que des structures sous-jacentes à ces actes.[3] Vais-je envoyer mon argent, dépenser mon temps, user ma santé, pour aider un camp l'un plutôt que l'autre? Vais-je m'engager dans une de ces armées, ou en déserter? Vais-je encourager activement l'engagement dans l'une ou la désertion dans l'autre? Vais-je m'engager activement pour une de ces deux causes plutôt que l'autre?

Si la réponse est « ni l'un, ni l'autre », alors je n'ai pas pris parti. S'il est même possible que la réponse soit « ni l'un, ni l'autre », alors il ne m'est pas nécessaire de prendre parti.

Le dilemme « tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous » est au mieux une erreur, une tromperie, au pire un chantage, une extorsion. Les terroristes de tous les bords s'y livrent pour forcer les indécis à s'engager en subordonnés derrière eux, plutôt par exemple que d'essayer de les convaincre de s'engager en alliés à leur côtés: Il s'agit de faire de l'accord sur une question le prétexte d'une abdication de la raison sur toutes les autres questions. Il s'agit d'obliger les personnes à se positionner en termes émotionnels d'« ami » ou d'« ennemi », plutôt qu'en termes rationnels d'explications logiques.

La question morale ultime est: que faire de notre propriété? C'est à dire, que faire de notre temps futur, et de ce qu'il reste de notre temps passé (ou du moins de ses fruits), etc.? En engageant tout ou partie de notre propriété, on peut prendre un parti ou l'autre dans ce conflit. On peut aussi ne rien engager dans ce conflit. On peut engager notre propriété pour tenter de faire avancer des idées et des valeurs autres, qui ne se positionnent pas sur les problématiques de ce conflit.

Dans ce dernier cas, il savoir se distinguer de ceux qui des deux côtés de ce conflit, se laissent assimiler par l'un des deux camps, en raison d'une affinité particulière, qui ne couvre pourtant pas le champ des opinions des uns et des autres. — Ceux pour qui « amitié » prime sur « vérité ».

Personnellement, je suis pour renverser Saddam (pour commencer — et des tas d'autres criminels après). Pour tout avouer, j'ai l'intime conviction que moi-même, les irakiens, etc., — en fait, tout le monde sauf les américains — nous porterons sans doute mieux si Bush attaque Saddam que s'il repart la queue entre les jambes. En fait, si Bush attaquait sans l'ONU, et que l'ONU en sortait diminuée, ainsi que le gouvernement US, tandis que les irakiens seraient libérés, ce serait une excellente chose selon moi. Mais je n'ai rien d'un devin, ni d'un analyste géopolitique, et la question de l'avenir ne se pose peut-être pas en ces termes.

D'un autre côté, je pense que Bush est illégitime, et que les américains ont intérêt à ce qu'il n'attaque pas, quitte à ce qu'il en sorte humilié. Je pense que les libéraux américains devraient agir dans le sens d'une destitution de Bush, d'une annullation des lois policières votées depuis le 11 septembre 2001, et finalement d'une dissolution de l'armée US. En fin de compte, je pense qu'il faut faire la propagande non pas « pour la paix », mais pour faire la guerre autrement, pour faire la guerre de façon libérale: que ceux qui le veulent vraiment financent volontairement des free-lance, partisans, traîtres et autres assassins pour renverser les criminels comme Saddam sans tuer aucun innocent.

Je pense que mon temps, et le temps des autres libéraux, est mieux passé à défendre nos idées et nos problématiques (le Droit, les institutions d'une société libre, comment faire avancer nos idées auprès du public, etc.), qu'à s'entredéchirer sur des fausses problématiques qui ne sont que des déjections étatistes (choix entre guerre étatique et paix étatique, choix entre immigration étatique ou barrières douanières étatiques, choix entre propriété intellectuelle étatique ou recherche publique étatique, etc.).

De nombreuses personnes, dont certains libéraux, semblent croire qu'un dilemme existe: « Bush ou Saddam, pas d'autre choix », « la guerre ou la paix, pas d'autre choix ». À partir d'une formulation précise ou d'une autre de ce dilemme, ces personnes en arrivent à prendre un parti ou un autre, et finalement à « choisir ses amis » — c'est-à-dire à prendre une position proprement politique, selon la caractérisation de Carl Schmitt. Mais quant à établir qu'effectivement dilemme il y a, la charge de la preuve repose sur elles. N'est-il donc pas possible d'occuper son temps, sa propriété, autrement qu'en prenant parti « ou bien pour Bush ou bien pour Saddam », « ou bien pour la paix ou bien pour la guerre »? En dépensant trois minutes de plus pour mon petit-déjeuner ce matin, ou en passant une heure à écrire un logiciel, plutôt que de les employer en activisme anti-Saddam ou anti-guerre, ai-je commis une faute, voire un crime, qui compromet mon salut, mon avenir? Ou n'est-ce pas plutôt une action neutre, une action apportant des satisfactions ne rentrant pas dans le cadre de ce dilemme soi-disant inévitable? Car en fin de compte, c'est à cela que revient de dire que le dilemme est inévitable: que vos actions vont forcément aller dans un sens ou dans l'autre.

Qu'on ne se méprenne pas sur mes propos: sachant qu'il y aura guerre ou qu'il n'y en aura pas (quoique... il y a bien des zones de gris entre la guerre totale et la paix fraternelle), nous avons peut-être intérêt à ce que la résultante, la « moyenne » des actions des individus sur cette terre conduise à ce qu'il se passe ci plutôt que ça. C'est un point discutable, et je veux bien le concéder à tel ou tel interlocuteur dans un débat — en sachant toutefois que dans de telles discussions où « un paramètre change », la pierre d'achopement est dans la détermination de la nature précise des « toutes choses égales » à même de donner un sens au choix du paramètre variable. Quoiqu'il en soit, notre action n'est pas « en moyenne », elle est à la marge. La chose la plus utile à faire à la marge, est-elle de militer davantage dans un des deux côtés de ce conflit? (Et si oui, de quelle façon précise?) Ou n'est-elle pas une chose autre? Autre chose qui dépend d'ailleurs des circonstances particulières dans lesquelles se trouve chaque individu.

En ce qui me concerne, je suis convaincu que je n'ai rien à dire ou à faire dans les dilemmes qui m'ont été proposés à propos de cette guerre. Et je constate aussi non sans déplaisir qu'autour de moi, quoique les opinions les plus diverses se fassent jour « pour » ou « contre » tel ou tel parti dans tel ou tel dilemme, tout ce beau monde qui m'entoure ne fait rien de concret dans un sens ni dans l'autre; quelle que soit la folie de leurs opinions, ils ont bien de la sagesse dans leurs actes.

Tel est mon sentiment de moraliste sur la question.


Notes

[1]: Sur la distinction entre Droit et Morale, voir notamment l'éclairant article de Christian Michel: « Faut-il obéir aux lois de son pays? »

[2]: Notons, ainsi que je l'ai déjà expliqué dans mon article « Faire la guerre ou ne pas la faire? Telle n'est pas la question. », qu'une personne vous forçant à faire un tel choix est elle-même ipso facto criminelle, du point de vue du Droit.

[3]: Ce sont leurs actes concrets et non leurs opinions affichées qui révèlent les préférences réelles des hommes. Ainsi, un vietnamien vivant en France aura beau professer des idées communistes, en s'exilant il aura voté avec ses pieds contre le communisme. De même, le pacifiste qui manifeste en vociférant dans la rue, mais continue de financer la guerre via ses impôts, n'est pas plus pacifiste en pratique que le citoyen lambda. A contrario, celui qui se dirait pour la guerre, mais n'irait pas s'engager, ni n'enverrait de l'argent par-delà ses impôts pour financer la guerre, n'est pas en pratique plus un va-t'en-guerre que le pseudo-pacifiste précédent. Enfin, ceux qui clament aujourd'hui qu'ils donneront leur vie pour Saddam, et qui se terreront chez eux le jour venu, ne sont pas plus pour Saddam que ceux qui se taisent.

Faré RideauLe Libéralisme, le vraiSite by Faré RideauDonate: bitcoins 1fareF6wCNYYiLPGmyQjrd3AQdHBb1CJ6 or paypal